
Dans ses dernières heures de Conseiller d'Etat, Charles Beer a
allumé un pétard : le Stade (de la Praille) doit être «rénové ou
rasé» (ou vendu), et si on choisit de le rénover, le canton doit
cracher (une fois de plus) au bassinet. Cela fait onze ans que ce
stade a été inauguré, et onze ans que les collectivités publiques
balancent des millions dans ce trou financier, sans jamais,
évidemment, parvenir à le combler, puisqu'il est impossible qu'un
stade de 30'000 places dans un canton de 500'000 habitants puisse
couvrir ses coûts de fonctionnement, d'entretien, et à plus forte
raison de rénovation. Aujourd'hui, pour cet équipement
surdimensionné, pas terminé et mal entretenu, pour ce grand
malade, inguérissable, on devrait faire appel à qui ? à Exit,
enfin, ou aux soins intensifs, une fois de plus ?
On débranche, ou on s'acharne ?
Du destin des mammouths et du prix de leur fourrage
Selon un audit de l'Académie internationale des sciences et
techniques du sport (voui, ça existe...) de Lausanne, se basant
sur une étude comandée par la Fondation du Stade de Genève (qui
prêche pour sa paroisse) et des propositions émises par le
Servette FC (qui prêche pour la sienne, et avait commencé par
réclamer carrément 25 millions) et son cabinet d'architecte (qui
voit venir un mandat), il faudrait 5,6 millions de francs pour
remettre en état (minimum) le stade de la Praille, et 1,1 million
par an (pendant combien de temps ? cinquante ans ?) pour
l'entretenir. On les croit sur parole. On ne doute pas de leur
objectivité. Non, non, non. Et on en vient tout de suite à la
question : qui va payer ? Réponse du Conseiller d'Etat (sortant
depuis quelques heures) Charles Beer : le canton. Ou alors, le
stade, on le démolit. Ou on le vend. On s'en débarrasse d'une
façon ou d'une autre, quoi. Et là, on est d'accord. Parce pour le
reste...
Prenant connaissance des propositions de Charles Beer (5,6
millions pour des travaux urgents, 1,1 million par an pour
l'entretien), nous nous sommes souvenus de ce film américain des
années '80, « un jour sans fin », dont le héros ne cesse de
revivre la même journée, du réveil au coucher, sans jamais pouvoir
rien en changer. Depuis que le stade a été inauguré, ses
gestionnaires et leurs relais politiques nous chantent la même
chanson : « ce stade existe, il faut l'assumer ». Oui, ce stade
existe, mais jamais les Genevois ne l'ont voulu -il existe parce
qu'on le leur a imposé. Pourquoi devraient-ils le payer pendant
cinquante ans ? La proposition de Charles Beer satisfait le
président de la Fondation du stade (qui n'a pas les moyens
d'entretenir le stade, ni de le rénover) et le président du FC
Servette (qui exploite l'enceinte, sans arriver à payer son
loyer). « ça couvre les travaux urgents », explique Hugh Quennec :
refaire la pelouse, installer un chauffage antigel, changer les
portes d'entrée et les tourniquets, rénover le système
d'éclairage, adapter la « zone VIP » et le système d'affichage
publicitaires. Pour l'essentiel, des exigences de la Swiss
Football League pour que le Servette puisse jouer en Super League
(tout ça à prononcer en anglozurichois) à partir de la saison
2014-2015. Mais c'est quoi, cette Swiss Football League qui pose
des exigences à satisfaire par des collectivités publiques ? Une
instance officielle ? Un tribunal ? Une administration publique ?
Rien de tout cela : une association privée. Qui n'a aucun droit,
aucune compétence, aucun pouvoir sur un canton ou une commune,
sinon ceux que la complaisance de ces collectivités manifestent à
l'égard des coupoles du sport professionnel, de ses associations,
ligues, fédérations, comités... et sponsors.
Et la Tribune de Genève de brandir comme argument une comparaison
absurde entre le coût de la rénovation du stade et ceux, par
exemple, de la rénovation du Grand Théâtre ou du Musée d'Art et
d'Histoire, ou du Cycle d'Orientation du Renard, comme si un
institution qui produit de la culture, de l'éducation ou quelque
contenu que ce soit, et qui, dans le cas du Grand Théâtre, emploie
300 personnes pour emplir sa salle à 80 % de ses capacités, en
moyenne annuelle et tous spectacles et concerts confondus, pouvait
être comparée à un lieu dont 80 % des places restent inoccupées,
qui n'emploie personne et ne produit rien lui-même...
Cela fait onze ans que le mammouth de la Praille barrit pour son
fourrage, et onze ans que le canton, la Ville de Genève, la Ville
de Lancy, se renvoient le ballot pour savoir qui va payer la
nourriture du monstre. Sur lequel, notons-le (une fois de plus) au
passage le bon peuple des citoyens contribuables n'a jamais pu se
prononcer -sauf une fois, et seulement en Ville, lorsqu'il a
refusé à trois contre un d'accorder un prêt (à fonds perdus) à la
Fondation du Mammouth. Alors on en est désolés pour les amis des
paléobestiaux, mais le destin de ce mammouth comme de tous ses
congénères est de finir gelé dans le permafrost, pas d'être
enfourragé ad vitam aeternam par les collectivités publiques :
c'est soixante ans, la durée de vie d'un stade comme celui de la
Praille. On en a tiré onze. En reste cinquante. C'est long, un
demi-siècle, à passer à pomper dans les caisses cantonale et
municipales pour entretenir la fiction de l'utilité de l'animal.
« Qu'on dise clairement, une fois pour routes, qu'on ne veut plus
du Stade, et à ce moment-là, vendons-le ou rasons-le », résume
Charles Beer, pour qui sa proposition de faire payer le canton n'a
précisément comme alternative que la vente ou la démolition du
stade. Chiche ? On démolit ? On vend ? Pour une fois qu'on prône
une privatisation, la droite ne va tout de même pas nous le
reprocher... Après tout, ce stade, c'est surtout elle qui en
voulait, quitte à laisser des élus de gauche se débrouiller
avec... Il est vrai qu'elle ne propose de privatiser que ce qui
est rentable, pas ce qui ne rapporte que des emmerdements.
« Socialiser les pertes, privatiser les bénéfices » ? Et si, pour
une fois, on inversait le prédicat ?